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Dérives techniciennes et déculturation cynégétique
par Simon Charbonneau


     En ces quelques années de fin un siècle marqué par d'extraordinaires séismes historiques provoqués par le développement, nous sommes en train de vivre plus que jamais au rythme d'une véritable avalanche d’innovations technologiques qui induiront pour le siècle prochain des bouleversements encore plus incalculables que ceux du précédent.

     Bouleversée au début du siècle par une révolution technologique touchant l'énergie, la  mécanique et la chimie, notre société en connaît aujourd'hui une seconde touchant les communications et la génétique qui se développe à un rythme encore plus soutenu que la première. Mais, alors que durant la première se posait toujours la question du sens et des finalités du progrès, que subsistait l’espoir de voir l'humanité s'engager sur la voie d'une vie sociale plus pacifique. plus civilisée et responsable.  il  semble, aujourd'hui, que l'on ait renoncé à trouver des justifications spirituelles à la dérive prométhéenne  alimentée par la science et la technologie alliées à l'argent qui désormais circule librement autour de la planète.

      Cette mutation affecte bien entendu toutes les activités humaines, surtout les plus anciennes, et à ce titre la chasse est directement concernée. Il faut à ce titre rappeler que le XXème siècle a permis l'accumulation de divers moyens techniques entre les mains des chasseurs qui explique l'augmentation de la pression de chasse, sans compter, bien sûr, la destruction des habitats résultant de la croissance économique.
      Si l'on analyse la première de ces conséquences, on s'aperçoit que la voiture constitue sans doute une cause plus importante de pression de chasse que le perfectionnement de l'armement et des munitions souvent mis en accusation. Elle a permis effectivement aux chasseurs de l'après guerre d'accéder aux recoins de nature les plus isolés, à une fréquence sans commune mesure avec le passé. C'est ainsi que grâce à la multiplication des routes, corollaire de la motorisation de la société à l'origine d'impacts écologiques importants, des espaces naturels, autrefois seulement fréquentés par quelques autochtones, ont été rendus accessibles à un grand nombre de chasseurs vivant souvent en milieu urbain. C'est ce qui est arrivé pour la région girondine du Médoc où l'on a pu voir ainsi se multiplier dans les années d'après guerre les fameux pylônes de tir printanier à la tourterelle. D'immenses espaces, jadis peu chassés et constituant des réserves naturelles de fait, ont pu être ainsi soumis à une pression de chasse importante qui a certainement contribué à la raréfaction du petit gibier.

      A cette cause essentielle, il faut rajouter celle représentée, ces derniers temps, par l'explosion des moyens de communication. Le téléphone, le minitel et aujourd'hui le courrier électronique sont aujourd'hui plus que jamais utilisés par les chasseurs de migrateurs. La circulation rapide de l'information sur des distances importantes (contrairement au téléphone arabe !) permet maintenant à cette catégorie de chasseurs de se mobiliser instantanément et d'être présents sur le terrain au bon moment, alors que jadis seul le chasseur rural vivant dans la nature était à l’affût de la migration et encore fallait-il que le travail des champs lui laisse le temps de se consacrer à sa passion. Il en résulte, en tous les cas, que les migrateurs subissent aujourd'hui une pression de chasse accrue et continue.
      Citons également enfin l'usage très répandu du congélateur dans nos campagnes. Cet instrument incontestablement très utile a l'inconvénient, au plan cynégétique, de permettre de conserver l'excédent des oiseaux prélevés, alors que jadis il fallait les consommer rapidement si l'on ne voulait pas les laisser gâter. Il en résulte que le chasseur a l'esprit viandard ne voit plus de raison de se limiter car il aura toujours désormais l’occasion de consommer son gibier hors période de chasse.
    
Ces  moyens mécaniques, énergétiques et électroniques se sont également étendus à l'action de chasse elle-même, de manière plus ou moins légale.
     C'est ainsi que depuis déjà longtemps s'est installée l'habitude, en dépit de la loi Lalonde du 3 janvier 1991 interdisant cette pratique dans les espaces naturels, d'utiliser les véhicules à moteur en cours de battues au grand gibier et parfois même, ô! scandale, lors de chasses à courre afin de laisser moins de chances à l'animal poursuivi. Les bécassiers eux-mêmes, du moins ceux qui sont obsédés par les scores, sont parfois tentés d'utiliser ces moyens mécaniques pour faire plus rapidement dans la journée le maximum de places à bécasses, contribuant ainsi à augmenter un peu plus la pression de chasse sur ce migrateur très convoité aujourd'hui.
     Il y a peut être pire avec l'usage le magnétophones dans des chasses traditionnelles authentiques en raison de la perte de la pratique du chant d'oiseau chez certains chasseurs : ici c'est le fondement même de la tradition qui disparaît.
     
Comme, paraît-il, l'on n'arrête pas le progrès, le monde de la chasse est à l'heure actuelle en train de franchir de nouvelles étapes technologiques avec l'adoption du beeper ou cloche électronique, du téléphone portable et du game fînder qui peut être un jour remplacera purement et simplement le chien de sang.
      En ce qui concerne le premier, il s'agit de remplacer l'antique clochette du bécassier par un sonnaillon électronique se déclenchant à l'arrêt du chien. Désormais le silence magique de nos espaces boisés pourra être de temps à autre rompu par un beep-beep intempestif rappelant celui du téléphone portable dans ces lieux hautement artificiels qui constituent aujourd'hui notre univers quotidien. Sans compter l'agression sonore représentée par cet engin très révélateur de la  barbarie moderne, il faut souligner ici qu'il s'agit encore une fois d'accroître l'efficacité de l'acte de chasse puisque la sonnerie permet dorénavant au chasseur de toujours retrouver le chien à l'arrêt et de le servir. Or combien de bécasses ont eu jusqu'à présent la vie sauve en raison de l'incapacité du chasseur à retrouver son chien immobile et silencieux! Combien de bécassiers ont couru éperdus à la recherche de leur chien statufié face à la mordorée dans quelque roncier impénétrable!
    Un cynophile connu comme M.KOUMCHASKI prétend fallacieusement dans un des derniers numéros d'une grande revue cynégétique que le sonnaillon ne devrait pas permettre de tuer plus de bécasses si le chasseur se comporte de manière responsable. Ce raisonnement teinté d'angélisme veut ignorer qu'il y a de fortes chances que cet engin soit justement acheté en priorité par les bécassiers les plus viandards! A vrai dire, les justifications de ce dresseur font tout  à fait penser à ces obsédés de la puissance automobile qui au volant d'une Porsche prétendent toujours rouler  sagement en respectant les limitations de vitesse et n'utiliser leur surplus de chevaux que pour dépasser!
    Comme nous l'analyserons plus loin, contrairement à ce que la société actuelle nous assène à longueur de journée, la technique n'est pas neutre et ne pourra jamais être maîtrisée par recours salvateur à un illusoire supplément d'âme de la part de l'homme.
      En ce qui concerne enfin les deux dernières techniques citées, il est évident que l'existence du portable en cours de chasse, même s'il n'est pas utilisé, apparaît peut être encore plus abominable car sa sonnerie intempestive ne pourra être vécue que comme une agression intolérable pour les adeptes des moments magiques! Sans compter que l'utilisation de cet engin en action de chasse peut contribuer à rendre cette dernière plus efficace, il est évident qu'une telle technologie doit absolument être bannie pour des raisons relevant d'une éthique moderne de la chasse.
      Quant à ce nouveau gadget qu'est le game finder qui est significativement commercialisé par l'entreprise ROC-Import, il utilise le rayonnement par infra rouge pour retrouver le gibier blessé. Peut être annonce-t-il la mise au point un jour d'un détecteur électronique d'odeur qui renverra aux poubelles de l'histoire cynégétique nos archaïques chiens de chasse? On peut en tous les cas être certain qu'il se trouvera alors, comme d'habitude, de bons esprits adorateurs du progrès pour justifier de telles pratiques! Quoiqu'il en soit, si une réaction ne se manifeste pas face à toutes ces dérives techniciennes, le slogan la chasse c'est naturel, déjà pas mal décrédibilisé aujourd'hui, aura encore plus de mal à passer dans le futur aux yeux du profane!

      Par delà les extrapolations auxquelles on peut se livrer sur la chasse de demain pervertie par ces dérives techniciennes, cette évolution prête certainement à réflexion quant à ses conséquences d'ordre éthique, écologique et culturel. Avant toute chose, il faut en effet rappeler, comme l’a formulé dés les années cinquante le grand sociologue du phénomène technique Jacques ELLUL, que la technique n'est pas neutre, contrairement à une rhétorique très répandue, en fonction de sa nature et de sa puissance, elle comportera toujours des conséquences positives ou négatives indépendamment de la volonté de celui qui l'utilise.
     C’est ainsi que la voiture a modelé nos villes modernes, contribuant ainsi à leur déshumanisation. Commode au plan  individuel, une technique déterminée peut en effet avoir des impacts collectifs incalculables au plan social, culturel comme écologique. Quoiqu'il en soit, tout recours à une technique déterminé vise toujours à procurer à l'homme une plus grande efficacité méthodique, par delà les qualités humaines d'imagination, d'adresse et de savoir que peut posséder un individu.
     C'est en ce sens que l'on peut dire que toute innovation technique en matière cynégétique a de fortes chances de viser à accroître l’efficacité de l'acte de chasse et donc de contribuer à l'accroissement de la pression de chasse malgré la diminution du nombre de ses adeptes. Aussi    sera-t-elle en priorité expérimentée par ceux d'entre nous qui ont le moins d'exigences cynégétiques et cherchent, à l’encontre de toute éthique de la chasse, à atteindre des résultats de manière plus facile.
C’est à ce titre que l'on peut accuser de telles innovations de contribuer à déculturer le chasseur français en introduisant tout d'abord une médiation instrumentale qui rompt la relation symbiotique avec la nature. Les chants discrets de la nature,comme ceux du vent et des oiseaux, au sein desquels le chasseur a toujours été plongé, font place aux bruits mécaniques caractéristiques du monde moderne tandis que les instruments électroniques permettent de suivre le déplacement de la faune sur des écrans où la nature modélisée devient abstraite.
     
Ces innovations technologiques ne sont pas non plus innocentes dans la mesure où elles font perdre à la chasse sa dimension artistique et cognitive de la nature pour la réduire à une banale démarche fonctionnelle. En faisant appel à des savoir-faire ancestraux transmis de générations en générations, la chasse peut prétendre se hausser au niveau de l'art alors qu'elle se dénature par le travers technologique qui permet d'éliminer l'effort et l'habileté inhérents à la poursuite et la capture.

      Face aux tentations actuelles engendrées par l'avalanche d'innovations techniques en tous genres, il ne devrait pas être question de se laisser séduire.
En matière de chasse comme ailleurs, la technique ne doit pas être une prothèse permettant à des infirmes de gagner à tous les coups. Certes, la chasse à tir a été jadis le fruit d'inventions humaines touchant l'armement mais aujourd'hui les moyens mis à la disposition des hommes sont trop puissants pour ne pas pervertir le sens même de la chasse. Si celle-ci veut rester fidèle à ses origines, il lui faut désormais accepter de ne plus voir les moyens techniques mis à sa disposition se développer.
Cela est d'ailleurs en grande partie le cas  depuis quelques années pour les armes de chasse dont l'évolution a plutôt tendance à limiter la puissance de feu comme l'illustre l'interdiction ancienne des canardières et celle plus récente du semi-automatique à cinq coups ainsi que la propagation du
calibre vingt. Le succès actuel de la chasse à l'arc confirme également cette évolution malgré la régression ponctuelle encore constituée par l'usage du canon rayé pour la bécasse ou celui du canard-douze par quelques viandards en mal de tableaux.

      Une éthique moderne de la chasse doit être aujourd'hui dominée par le renoncement aux tentations technologiques et par le souci de cultiver uniquement les qualités humaines essentielles à cette passion millénaire. Cela est d'autant plus nécessaire que pour les années à venir, du moins pour le petit gibier, il faudra sans doute de plus en plus gérer la pénurie. Et si l'on est obligé au contraire de gérer l'abondance, comme dans le cas du grand gibier, il faudra alors apprendre à chasser plus efficacement sans pour cela transformer l'acte de chasse en abattage facilité par l'usage d'armes sophistiquées. La chasse du XXIième siècle, du moins si elle veut maintenir le lien qui la relie aux origines de l'humanité, doit donc impérativement démentir l'idée reçue qui veut que toute invention technique entraîne automatiquement un usage collectif déterminé.
   
     L'humanité ne sera vraiment mature que lorsqu'elle aura surmonté sa vieille fascination de la  rationalité technicienne qui lui a assuré jusqu'à présent une certaine maîtrise de la nature.

 

Simon CHARBONNEAU


 

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