Au cours des trente dernières années, alors que de nombreux biotopes étaient stérilisés par une agriculture moderne dévastatrice et un urbanisme dévorant, la pression de chasse s'est considérablement accrue sur l'ensemble des zones de la moitié sud de l'Europe habituellement traversées par le gibier migrateur ou utilisées par lui pour hiverner. Pendant que dans les pays concernés le niveau de vie s'accroissait de façon notable en ayant pour conséquence une augmentation sensible du nombre des chasseurs, de vastes territoires autrefois inaccessibles et qui se comportaient comme autant de véritables réserves étaient ouverts à la chasse grâce à l'amélioration de la voirie rurale et à l'utilisation de véhicules tout-terrain. En même temps, l'industrialisation de la production armurière a permis la fabrication massive de cartouches à bas prix, l'usage de l'automobile s'est généralisé comme moyen de transport, le gibier tué en surnombre a pu être conservé en congélateur, enfin et surtout, le temps libre pouvant être consacré à la chasse a augmenté énormément. Ces incontestables changements liés au progrès, conduisent toute personne sensée, à comprendre que la chasse, placée dans un milieu en constante évolution, doit être adaptée à notre époque si on veut la voir survivre.
Je sais qu'il n'est pas courant pour un chasseur d'admettre que la pratique de son activité puisse avoir une quelconque responsabilité dans la diminution du gibier; il est tellement moins culpabilisant (et plus porteur d'un point de vue électoral) de trouver d'autres causes... mais les faits sont là! Il n'est point besoin d'avoir des dons d'extralucide pour se rendre compte que l'on voit moins de grives ou de bécasses qu'autrefois; d'ailleurs, loin des réunions publiques, les plus vieux chasseurs reconnaissent tous l'alarmante diminution d'espèces de gibier autrefois abondantes, certains allant jusqu'à prédire que l'accroissement de la pression de chasse dans toute l'Europe du sud, conjuguée à la destruction des habitats nous mènera tout droit à la catastrophe...
Si besoin est, je rappellerai que les espèces chassées sont, sauf exceptions, moins florissantes que les espèces protégées ou peu chassées (héron cendré, goéland argenté, grue cendrée, grand cormoran etc...).
A titre anecdotique et pour confirmer l'importance de la pression de chasse dans la diminution du gibier, je citerai le cas de la petite commune du sud-ouest dont je suis originaire: La perdrix rouge y a été exterminée pendant les années vingt, bien avant le remembrement et l'avènement de la pollution. Les chasseurs de l'époque, après avoir enduré les privations de la première guerre mondiale, n'ont simplement pas su se limiter et conserver l'espèce pour leurs successeurs qui, eux, sont bien obligés de se priver de perdrix... Les mêmes causes donnant les mêmes effets, les conséquences de telles disparitions de populations locales devraient servir d'avertissement. Il sera impossible de réintroduire dans la nature des grives ou des bécasses comme on peut y lâcher des perdreaux.
Devant de si sombres perspectives, on est bien évidemment amené à se préoccuper de gestion et à se demander quels sont les moyens les moins douloureux et les plus efficaces pour redresser la situation...
D'ores et déjà, une chose est certaine: Les privilégiés qu'étaient les chasseurs français de migrateurs, habitués à prélever sans compter, devront désormais apprendre à se restreindre et à partager avec les autres chasseurs d'Europe pour ne pas compromettre l'avenir des espèces.
Pour gérer, le chasseur peut agir surtout sur la pression de chasse qu'il peut moduler à son gré et peu sur les autres facteurs limitants qu'il ne maîtrise pas (tels la pollution ou la destruction des biotopes). Même quand la diminution d'une espèce semble provenir surtout de causes extérieures à la chasse, les prélèvements du chasseur ne peuvent qu'aggraver la situation, c'est évident ! Dans ce cas aussi, un allégement de la pression de chasse ne pourra qu'être bénéfique.
Si donc, devant la diminution évidente de certaines espèces, la nécessité de gestion est admise, il nous faut trouver les moyens les mieux adaptés au gibier migrateur, étant entendu que celui-ci est un patrimoine commun à l'ensemble des chasseurs de la zone de répartition.
La réussite de la mise en place d'un plan de chasse grand gibier étant incontestable, il vient aussitôt à l'esprit l'idée de transposer celui-ci à tout le petit gibier, mais là, les problèmes surgissent: les chasseurs de la base n'ont souvent pas été préparés par leurs dirigeants à avoir une attitude responsable permettant la réussite d'un tel plan de chasse. Quand on cite le chiffre des dépassements du plan de chasse grand gibier de certains départements, on est en droit de se demander ce qu'il en serait d'un plan de chasse petit gibier, étant entendu qu'il est certainement plus facile de dissimuler dans sa poche une grive qu'un chevreuil ou un cerf...
En tout état de cause, si à force d'entendre des discours de raison de la bouche de leurs responsables, les chasseurs de base devenaient soudain raisonnables, et si donc un «plan de chasse gibier migrateur » pouvait être mis en place avec quelques chances de succès, dans le cadre plus large d'un plan «petit gibier», il faudrait comprendre qu'il devra être impérativement tenu compte pour l'établir des dates aux quelles auront lieu les prélèvements car, bien que cette idée soit encore rejetée par ceux qui ont analysé le problème de façon superficielle, il faut toujours plus d'un oiseau au début de l'automne pour en faire un seul au printemps suivant. Entre les deux, l'hiver et la migration ont prélevé leur part... Le manuel de préparation à l'examen du permis de chasser recommande d'ailleurs au futur chasseur, de tenir compte des inévitables pertes hivernales pour calculer ses prélèvements à venir. Contrairement donc, aux idées simplistes qui circulent dans certains milieux, il ne peut absolument pas être fait abstraction des dates de chasse... Le simple bon sens veut que l'on comprenne que la capture d'un certain nombre d'oiseaux après l'hiver, correspond au prélèvement avant l'hiver, de ce nombre d'oiseaux aggravé des pertes hivernales. Autrement dit: dans le cas, par exemple, d'une espèce dont les pertes en hiver sont de cinquante pour cent, on peut considérer que la récolte d'un animal en février - mars équivaut à celle de deux animaux en septembre - octobre (puisque il aura fallu deux oiseaux existants à l'automne pour qu'il en reste un au printemps). Le gestionnaire avisé se doit de tenir compte de ces données au moment d'établir son plan de chasse en fonction des périodes de prélèvements choisies. Bien sur, ce problème de dates ne se pose pas dans le cas d'un plan de chasse au petit gibier sédentaire qui lui, est toujours chassé avant le plus dur de l'hiver. Quand ceci a été compris, l’établissement d'un véritable plan de chasse pour le gibier migrateur se heurte à d'autres difficultés bien plus insurmontables:
1 - Les zones de répartition étant très vastes et diversement occupées, il semble très difficile, si ce n'est impossible, de calculer des quotas de prélèvements avec une marge d'erreur acceptable.
2- Le gibier migrateur ne voyageant pas toujours par les mêmes couloirs et n'hivernant pas toujours dans les même secteurs, la répartition finale de ces quotas semble tout à fait irréalisable de façon équitable.
Ces deux problèmes, qu'on ne peut résoudre de façon satisfaisante, amènent naturellement à examiner d'autres moyens de gestion. L'adoption d'un Prélèvement Maximum Autorisé ou «PMA» (le Bag Limit des anglo-saxons) semble à première vue séduisant car, sans présenter la précision d'un véritable plan de chasse, cette mesure n'exige pas une connaissance aussi poussée des effectifs de l'espèce chassée et son efficacité n'est pas mise en cause par le déplacement des couloirs migratoires et des zones d'hivernage. Hormis ces différences, le PMA est soumis à la même contrainte de temps que le plan de chasse classique (coût biologique différent des prélèvements de l'aller et du retour) et présente aussi les même faiblesses liées au facteur humain: Son respect et donc son efficacité dépendent des qualités des chasseurs qui doivent s'y conformer. S'il ne fait pas de doute que ce moyen de gestion, appliqué par des bécassiers puristes, peut s'avérer très efficace, qu'en sera-t-il chez les tireurs à la passée? En ce qui concerne la majorité des chasseurs de migrateurs, chez qui la passion vient de l'espoir de réaliser un «tableau», on peut émettre quelques réserves... Pour terminer avec ce chapitre, je citerai comme mauvais exemple le cas du PMA annuel imposé dans le Sud-Ouest aux chasseurs d'alouettes aux filets et non aux tireurs de ces mêmes oiseaux au fusil. Comment s'étonner alors, de voir les quotas aussi peu respectés ?
Si l'on estime les plans de chasse et PMA difficiles à mettre en application, il reste à évoquer les derniers moyens de gestion à notre disposition que sont la modulation du temps de chasse et celle des surfaces mises en réserves... et là encore, le bon sens devrait dicter les règles de gestion: II faut tenir compte des dates de chasse, mais aussi traiter différemment le gibier en migration du gibier en hivernage ! Pendant l'hivernage, le temps de chasse peut être modulé par une action sur la durée hebdomadaire. Par contre, pour les oiseaux en migration, ce sont les périodes de chasse qui doivent être modulées car les mouvements migratoires se produisent trop souvent de façon cyclique, pour qu'une fermeture hebdomadaire ne voit pas ses effets annulés ou amplifiés selon le jour du passage... Si, et c'est le cas actuellement pour la plupart des espèces de gibier dignes d'intérêt, on souhaite freiner la diminution des effectifs due en partie à la sur-chasse, il faut agir dans le sens d'une diminution de la pression cynégétique avec réduction du temps de chasse, assorti d'une augmentation des surfaces mises en réserve. Étant entendu qu'une protection provisoire totale (mais pas irréversible comme le souhaitent certains protecteurs !) est le moyen le plus radical pour regonfler les effectifs d'une espèce, une protection légère pourra souvent suffire à redresser une situation qui semblait compromise. Dans ce cas et pour les raisons précitées, à moins d'être masochiste ou «mauvais en calcul», le chasseur devrait, pour un résultat équivalent, préférer se priver de chasser un oiseau à la remontée plutôt que deux à la descente... C'est pourquoi, en l'état actuel des choses et sauf cas particuliers isolés dont je ne traiterai pas ici, la fermeture au 31 janvier n'est pas une mesure vexatoire inutile car, en freinant le déclin de certaines espèces (grives mauvis et bécasses notamment), elle contribuera peut-être à sauvegarder
leur chasse, contrairement à ce que souhaitent nos adversaires et à ce que peuvent croire certains chasseurs peu clairvoyants... Il est quand même paradoxal que les mesures urgentes de gestion que nous aurions du prendre nous même, nous soient imposées par les anti-chasse comme punitions et soient perçues comme telles par une proportion importante de chasseurs infantiles...
La défense de notre passion passe par une protection accrue des espèces et des milieux. Sans vrai gibier pas de vraie chasse ! Le refus inconscient de transposer au gibier migrateur ce qui a été compris depuis longtemps pour le gibier sédentaire (dont la chasse ferme en début d'hiver, faut-il le rappeler ?), semble relever d'un certain manque de civisme cynégétique ou d'un égoïsme local prononcé. A croire qu'il en coûte moins de manifester la solidarité entre chasseurs par des mouvements corporatistes que par des sacrifices dans la gestion en commun d'un patrimoine international. Ceci ne nous grandira pas aux yeux des générations futures à qui nous avons le devoir de léguer autre chose que la possibilité de chasser des animaux semi-domestiques. Encore une fois, défense de la chasse et défense des excès de la chasse sont antinomiques. Est-il utile de vous dire ici ou va ma préférence?
|